(Ce texte est inspiré d'une
note de Julio Cezar Melatti publiée originellement dans Revista Goiana de Artes, vol. 3, n° 1, PP. 29-40, Goiânia, Université Fédérale de Goiás, Institut d'Arts, 1982.)
Julio Cezar Melatti et une équipe de chercheurs en anthropologie de l'Université de Brasilia ont séjourné de 1962 jusqu'en 1971 auprès des indiens Craôs. Au départ, ces chercheurs ne disposaient d'aucune formation musicale qui leur aurait permis, à leurs premiers contacts, d'aborder avec plus de profit cette relation ethno-musicale avec les indiens Craôs.
[Une petite remarque au sujet de l'orthographe de mots Craôs : la transcription en portugais de certaines sons Craôs se fait, par exemple, avec un i surmonté d'un tilde. Cette lettre n'existe pas dans l'éditeur html avec lequel cette page a été rédigée. Le i tilde a donc été remplacé par un i accent grave.]
Les Indiens Craôs vivent dans une réserve localisée près des villes "
goianas " (aujourd'hui
tocantinenses) d'
Itacajá et de Goiatins.
En 1962-63, on comptait 520 indigènes qui vivaient dans cinq villages construits selon le style traditionnel. 44 autres indiens ou descendants d'Indiens vivaient à l'intérieur de la réserve, mais de façon plus isolée. En 1971, on comptait 579 personnes dans les villages traditionnels, plus 53 autres individus isolés. En 1999, la population Craô serait proche de 1800 individus.
Les Craôs parlent une langue appartenant à la famille
Jê. Cette même langue est parlée aussi par diverses autres tribus / populations : les
Ramcocamecrás (canelas), les
Apaniecrás (canelas), les
Crincatis et les
Pucobiês de Maranhão, par les
Parcateiês (gaviões) de la province de Pará et par les
Apinajés de Goiás. Toutes ces tribus présentent évidemment quelques différences dialectales. Mais tous ces groupes tribaux cités, et même les Craôs, forment une unité du point de vue linguistique et culturelle : ce sont des Indiens
Timbiras.
En 1809, les Craôs cessent de résister avec les armes à l'avance des blancs. Dès lors, ils vont être obligés de vivre en permanence au contact plus ou moins direct avec les éleveurs de bétail et les agriculteurs de subsistance.
Apparemment il semble que les indiens Craôs aient plutôt bien résisté au messianisme, puisqu'après plus de 170 années de contact, les indiens Craôs vivent toujours tout nus, avec tout au plus, parfois, un petit pagne ou plus fréquemment maintenant un short. Les femmes portent des pagnes plus longs et quelques bijoux en cuivre.
Les indiens Craôs habitent dans des villages caractéristiques, circulaires, avec une cour / place centrale. Ils ne parlent pratiquement que leur langue. Seuls quelques enfants mâles apprendraient le portugais, mais très tardivement, après 15 ans en tout cas. Cet apprentissage viserait à répondre à certains besoins de communiquer avec quelques rares blancs de passage. Les hommes et les femmes portent les cheveux longs et de nombreuses peintures sur le corps. Les hommes ont les oreilles percées.
Leur vie rituelle est très intense et les rites sont très nombreux. Certains rites se font en l'espace d'une journée ou d'une soirée, d'autres durent pratiquement un mois complet.
Les instruments de musique.
La musique Craô est avant tout vocale. Aucun instrument n'est utilisé, autrement que pour accompagner le chant.
 Koité |
L'instrument le plus important est le " Koité ", appelé aussi " Maracá " / mot probablement introduit dans la langue des Craôs à travers le Portugais.
Cet instrument est fabriqué avec le fruit sphérique et creux du Cuité, dans lequel on introduit quelques semences d'un légume que les Indiens appellent le "Panti" (Ce terme de Panti est aussi le nom générique donné à plusieurs plantes médicinales).
Une poignée en bois traverse diamétralement le fruit qui est perforé de quelques minuscules orifices.
La Maracá est maniée par le chanteur qui s'en sert pour soutenir le rythme. |
 Txï |
Un second instrument, aussi fréquent, s'appelle Txï. Il s'agit d'une ceinture de tissu en coton, d'où pendent des fils garnis avec des semences de Tiririca (La tiririca est le nom brésilien d'une cypéracée : Cyperus rotundus) . Ces graines s'entrechoquent au moindre mouvement. Parfois ces graines sont comme les battants d'une cloche laquelle est fabriquée avec des morceaux de calebasse* ou bien encore avec les ongles des sabots de petites antilopes vivant dans la forêt.
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(* Le mot calebasse est probablement impropre puisqu'il supposerait l'utilisation de cucurbitacées, ce qui reste au demeurant tout à fait possible dans la forêt amazonienne ou encore des fruits du calebassier, grand arbre tropical de la famille des Bignoniacées, dont le fruit ligneux est également utilisé comme récipient. En fait il doit plus vraisemblablement s'agir d'enveloppes des fruits d'anacardiacées du genre
Spondias)
Un autre instrument très semblable est le
Txep. Il se présente aussi comme une ceinture de tissu de laquelle pendent des becs de toucans qui font du bruit en s'entrechoquant.
 Pëdwö |
Les indiens Craôs utilisent aussi des instruments à vent. L'un d'eux s'appelle Pëdwö. Cet instrument se présente comme l'assemblage d'une tige de Taboca (sorte de bambou) enfiché dans une calebasse. Parfois la tige de Taboca est remplacée par une corne de bœuf. Dans la partie latérale de la tige de Taboca ou de la corne de bœuf, les indiens creusent une ouverture par laquelle ils soufflent en produisant des sons. L'instrument est toujours mouillé avant et pendant son utilisation parce qu'il résonne beaucoup mieux que s'il reste sec. |
 Kukonré |
Un autre instrument est le Kukonré. Comme son nom l'indique, en langue Jê, c'est une calebasse / Kukon - petite / ré.
Les indiens y creusent trois trous : deux petits qu'ils peuvent boucher avec les doigts et un plus gros dans lequel ils soufflent et produisent des sons. |
 Piriakhë |
Le Pïriakhë est un instrument formé de l'écorce séchée et durcie (Khë) d'un fruit appelé Pïri (ou cajazeira). Ce fruit vient d'une plante, voisine des mangues, de la famille des anacardiacées (Spondias spp.). Il se présente comme un cône évasé et creusé dans le haut duquel on souffle. L'instrumentiste ferme aussi et très rapidement et plus ou moins complètement un trou creusé sur le cône.
Cet instrument est davantage utilisé pour appeler les membres d'une communauté villageoise à s'approcher, par exemple, pour le début d'une cérémonie que pour accompagner des chants proprement dits. |
[Les indiens Craôs ne décorent que très peu les instruments de musique qu'ils utilisent. Par contre, les instruments de musiques qu'ils destinent à des échanges avec les " blancs " sont excessivement décorés.]
Les types de chants.
L'auteur de cette note précise que les indiens Craôs ne leur ont pas fourni de classement pour les différents chants qu'ils entonnent très fréquemment et à maintes occasions.
Il apparaît que les chants peuvent être le fait des hommes seulement, ou seulement des femmes, de toute la communauté ou d'un seul individu, homme ou femme. Les Craôs chantent en se déplaçant dans les chemins forestiers ou sur la place du village, en dansant ou bien tout à fait immobiles. Il arrive aussi qu'ils chantent dans les maisons.
Un exemple de chant sur la place du village : Les femmes sont côte à côte, épaule contre épaule. Elles maintiennent les avants bras à l'horizontal et les balancent d'avant en arrière au rythme du chant et fléchissent sur leurs genoux. Le chant est généralement interprété par un seul homme et un musicien (
maracá) qui se tiennent entre les femmes et un groupe de jeunes gens qui dansent tandis que les hommes plus âgés se tiennent dans le haut de la place où ils discutent à voix très forte. La danse des jeunes hommes est très rudimentaire. Elle est faite de pas d'avant en arrière. Le chanteur, par contre, exécute des mouvements très exubérants en courant à côté des femmes qui se déplacent pour les séparer des jeunes gens.
Les chants sur la place ne sont pas toujours accompagnés de danse. De même il apparaît que certains chants sont réservés à la nuit, d'autres seulement exécutés uniquement à l'aube.
Les chants dans la maison ou ceux qui accompagnent les déplacements sur les chemins sont le fait exclusif des hommes. Dans la maison, il arrive souvent que le chanteur reste debout sur un seul pied et appuyé sur un long bâton tout le temps que dure la chanson. Cette pratique est surtout fréquente dans la maison
Wïtï.
Chez les indiens Craôs, le ou la
Wïtï est un garçon ou une fille qui appartient à toute la communauté de sexe opposé. Le garçon
wïtï est associé à toutes les femmes adultes et aux jeunes filles. La fille
wïtï est associée aux hommes et aux plus jeunes garçons. Les
wïtïs sont choisis dès leur plus jeune âge. Ils sont en quelque sorte le parent de tout le monde, y compris du monde extérieur. La maison
wïtï est libre d'accès pour tout les villageois. C'est aussi dans cette demeure que sont accueillis les visiteurs, par exemple, pendant les cérémonies.
Quels que soient les chants, les indiens Craôs distinguent clairement un rythme lent (kaprì) et un rythme rapide (
huphê).
Les chanteurs
Dans chaque village Craô, même si tout le monde peut chanter, un ou plusieurs chanteurs se distinguent davantage. Il y a d'abord le maitre des cérémonies (souvent appelé maintenant Padre / Prêtre). Dans le passé, le maître des rites s'appelait
mekhrãkaireretxó ou
ìkrerekati. Les chanteurs de sexe masculin sont appelés
ikrére. Les chanteuses sont appelées hõ
krepoi. Les chanteuses se distinguent aussi par une écharpe en coton qu'elles portent sur l'épaule droite et qui passe sous le bras gauche et qui est appelée
hahì
Le chant est très respecté dans la culture Craô. Lorsqu'un chanteur d'un village rend visite à un autre village, tous les habitants s'ingénient pour que ce chanteur vienne chanter le plus souvent possible devant chez eux. Alors quand ce chanteur accepte de chanter devant une maison, tous les locataires nettoient soigneusement la place de façon à ce que le chanteur ne puisse jamais trébucher ce qui serait ressenti comme une terrible honte.
Les Craôs ne prendraient pas de cours de chant. Il semble que les enfants depuis leur plus jeune âge apprennent par cœur les chants qu'ils entendent régulièrement. Toutefois, tous les enfants sont régulièrement sollicités pour chanter en même temps que les adultes et s'ils arrivent qu'ils se trompent, un ou des chanteurs expérimentés les corrigent et les font répéter.
Soins magiques
Pour devenir un bon chanteur ou une bonne chanteuse, le candidat doit prendre quelques soins magiques.
Les filles utilisent une panse de singe guariba (
kupudiuka ;
kuput : guariba ou singe hurleur brun /
Alouatta guariba ssp. guariba) qu'elles portent autour du cou et dans laquelle elles boivent de l'eau.
Le rôle de cette eau serait de rendre plus grave la voix féminine au prétexte que les vois aiguës (sopranes) ne seraient pas toujours bien comprises. L'auteur de la note précise que les filles n'ont pas besoin de savoir les chants puisqu'elles n'ont qu'à suivre le chant des hommes qui seuls devront les apprendre.
Les garçons s'enduisent la gorge, le thorax et le ventre d'une terre particulière appelée
khrók. Ce terreau serait de ceux qui se déposent au creux des arbres ou des souches. Le fait de boire de l'eau est considéré comme important pour éclaircir la voix. L'eau pour les garçons n'est pas contenue dans une outre de singe, mais dans le tube d'un bambou.
Les hommes se servent aussi de feuilles d'une plante (non déterminable) qui pousse fréquemment dans l'enceinte du village et qui serait censée aider les enfants qui éprouvent des difficultés à parler et même les enfants muets à recouvrer la parole.
Comme les perroquets sont connus, y compris par les indiens Craôs, comme des animaux qui ont le don d'imiter les chants des autres oiseaux et même de parler comme les hommes, ceux-ci utilisent les becs des perroquets pour en faire des pendentifs
ìkréreyakro censés améliorer les qualités du chanteur.
Un autre animal de la forêt est aussi censé améliorer les qualités des chanteurs, c'est le tatou. Mais tout le secret de ce remède réside dans des préparations culinaires qui resteront secrètes...
Des mythes d'origine.
Les Craôs expliquent l'origine de plusieurs de leurs institutions, de leurs techniques et de leurs traditions à travers des mythes. C'est le cas du feu, de l'agriculture, des pouvoirs magiques ou des rites. Cette mythologie montre comment, d'une manière générale, ces éléments se sont déplacés du contexte de la nature pour celui de la culture. Les chants ne dérogent pas à la règle.
Selon un jeune chanteur, les chants sur la place, mais aussi de nombreux chants des chemins, seraient à l'origine de fêtes des animaux.
Diverses histoires courent sur l'origine de ces chants. Certaines ont une trame assez proche en commun. Par exemple, un chasseur entend une voix. Il s'approche pour découvrir qui chante aussi bien. Alors il découvre un tatou ou un singe ou quelque autre animal, mais qui se tait parce que le chasseur en s'approchant davantage fait craquer une brindille. L'animal lui fait le reproche de l'espionner. Alors le chasseur s'en va et raconte son histoire aux autres chasseurs de son village qui ne le croient pas. Tous alors décident de retrouver cet animal pour l'entendre chanter. Ils perçoivent bien entendu des bribes du chant, mais en s'approchant, ils font aussi du bruit et l'animal se tait à nouveau. Après plusieurs essais infructueux, un jour, n'y tenant plus, les chasseurs capturent et tuent l'animal pour s'approprier son chant, mais ils n'ont jamais plus que ce qu'ils avaient préalablement entendu.
Une dernière précision concerne le
Khöiré. C'est une hache en pierre dont l'auteur de la note et les membres de son équipe n'ont jamais vraiment su si les Craôs savaient la tailler ou s'ils l'avaient trouvée. Apparemment, cette hache en demi-lune, bien que coupante, n'a aucun autre usage que d'être utilisée au cours des chants sur les chemins qui font le tour du village. L'auteur de la note précise aussi qu'en l'état de leurs travaux et de leurs connaissances, ils ne savent pas vraiment faire la part de vérité autour des histoires qui parlent de cette hache. Certains récits font état d'un village peuplé seulement de femmes et que c'est là que se trouveraient des haches, d'autres histoires font état de conflits pour la possession de cet objet ou de femmes ou d'autres rivalités pas encore bien élucidées.